L’ENNUI EN ULTRAMARATHON
L’ennui en ultramarathon n’est presque jamais évoqué de manière sérieuse, comme s’il s’agissait d’un sujet secondaire, d’un détail périphérique face à la performance, à la nutrition ou à la préparation physique. Pourtant, avec les années, je suis arrivé à une conclusion simple, presque dérangeante pour certains : dans l’effort long, ce n’est pas seulement la fatigue qui use, c’est aussi le vide. Un vide particulier, discret, progressif, qui s’installe lorsque les stimulations diminuent, que le paysage se répète, et que le mental ne trouve plus de distraction immédiate pour se nourrir.
Je cours depuis longtemps, souvent sur route, parfois de nuit, dans des formats où les heures finissent par se confondre. Et dans ces moments-là, l’ennui ne se présente pas comme une crise spectaculaire. Il arrive sans bruit et au fur et à mesure s’installe lentement. Il s’impose presque naturellement, comme une conséquence logique de la durée. C’est précisément pour cela que j’ai appris à le regarder autrement. Non pas comme un obstacle à éliminer, mais comme une expérience à comprendre.
L’ennui en ultramarathon : une expérience inévitable
L’ennui en ultramarathon apparaît dès que la course entre dans une phase où les repères habituels cessent de stimuler l’attention. Au début, tout est encore vivant. L’environnement change, les sensations sont nouvelles, l’énergie est présente. Puis, progressivement, le corps trouve son rythme, les gestes deviennent automatiques, et l’attention n’est plus sollicitée de la même manière.
C’est à ce moment-là que le mental commence à chercher autre chose. Il cherche du mouvement, du changement, une variation. Or, dans un ultramarathon, surtout sur route, cette variation est souvent limitée. Le paysage se répète, le geste reste identique, le temps s’étire. L’ennui apparaît alors comme une réaction normale à cette réduction de stimulation.
Ainsi, l’ennui en ultramarathon n’est pas un problème. C’est un signal. Au fond, ce signal indique que le cerveau ne peut plus s’appuyer sur ses mécanismes habituels de distraction. Et, évidemment, cela rend cette expérience particulièrement intéressante.
Pourquoi l’ennui apparaît dans l’effort long
Pour comprendre l’ennui en ultramarathon, il faut d’abord accepter une évidence simple : notre cerveau est conçu pour réagir à la nouveauté. Il aime les variations, les changements, les stimulations. et se nourrit de contrastes. Lorsque ces éléments disparaissent, il se retrouve face à une forme de continuité qui le déstabilise.
Dans l’effort long, cette continuité devient dominante. Le mouvement est répétitif. Le décor évolue peu. Les interactions sont limitées. Progressivement, le cerveau n’a plus de matière à traiter de manière excitante. Il se tourne alors vers l’intérieur. Et c’est là que l’ennui prend forme.
Ce phénomène est amplifié par la durée. Bien sûr, plus la course s’étire, plus les ressources mentales se fatiguent. Petit à petit, la capacité à se distraire diminue et les pensées deviennent moins dynamiques, parfois plus lourdes. L’ennui ne vient donc pas d’un manque de volonté. Il vient d’un contexte spécifique où le cerveau ne trouve plus ses repères habituels.
La monotonie du geste et du paysage
En ultramarathon, surtout sur route, la monotonie joue un rôle central. Chaque foulée ressemble à la précédente. Chaque kilomètre prolonge le précédent. Le paysage peut devenir une toile de fond uniforme, presque abstraite.
Cette répétition a un double effet. D’un côté, elle peut apaiser. Elle crée un rythme, une forme de continuité qui stabilise le corps. De l’autre, elle peut fatiguer mentalement. Quand elle réduit les points d’ancrage de l’attention, elle rend le temps plus difficile à percevoir.
L’ennui en ultramarathon naît souvent de cette tension entre apaisement et lassitude. Le corps avance, parfois avec une certaine fluidité, tandis que le mental cherche une accroche, un élément nouveau, un relief. Lorsque ce relief n’apparaît pas, le sentiment de vide s’installe.
Quand le mental cherche à fuir le vide
Face à l’ennui, le mental tente presque toujours de fuir. Il produit des pensées, des scénarios, des anticipations. Il imagine la suite, il rejoue le passé, il amplifie certaines sensations. Cette activité peut sembler utile, mais elle devient souvent une source de fatigue supplémentaire.
Le problème n’est pas la pensée en elle-même. Le souci est la manière dont elle est utilisée pour éviter le vide. En fait, en cherchant à remplir chaque instant, le mental empêche l’expérience de se poser. Il transforme l’ennui en agitation intérieure. Or, dans l’ultramarathon, cette agitation a un coût. Elle consomme de l’énergie et augmente la tension. Finalement, cette agitation rend l’effort plus lourd qu’il ne devrait l’être.

L’ennui comme révélateur intérieur
Avec le temps, j’ai compris que l’ennui en ultramarathon agit comme un révélateur. Il met en lumière notre rapport au vide, à la lenteur, à l’absence de stimulation. L’ultramarathon et aussi l’ultratrail révèlent notre capacité, ou notre difficulté, à rester avec nous-mêmes sans chercher à fuir.
Dans mon livre N’oublie pas pourquoi tu cours, j’évoque cette relation particulière à la course, parfois fluide, parfois conflictuelle, comme une relation humaine faite de rapprochements et de distances. L’ennui fait partie de cette relation. Il n’est pas une anomalie. Il est un moment de vérité.
Lorsque l’on accepte de ne pas fuir l’ennui, quelque chose change. Le regard se modifie. L’expérience devient plus simple, plus directe. On cesse de chercher à combler chaque instant. On commence à habiter le temps.
Ce que l’on découvre quand on ne fuit plus
Lorsque l’on traverse l’ennui sans chercher à le supprimer, une autre forme d’expérience apparaît. Le mental se calme progressivement. Les pensées deviennent moins envahissantes. L’attention se pose différemment.
On remarque des détails que l’on n’aurait pas vus autrement. Le rythme de la respiration. Le contact du pied avec le sol. Les variations subtiles du corps. Le paysage, même répétitif, retrouve une forme de présence.
L’ennui en ultramarathon devient alors un passage. Un passage vers une expérience plus épurée, plus stable, plus ancrée. Ce n’est pas spectaculaire, ni intense, mais c’est profondément structurant.
Apprendre à traverser l’ennui sans se disperser
Traverser l’ennui demande une compétence particulière. Il ne s’agit pas de lutter contre lui, ni de le nier, mais de ne pas se laisser emporter par les réactions qu’il provoque.
Cela passe par une forme de présence simple. Observer sans juger. Ressentir sans dramatiser. Continuer sans précipitation. Cette posture rejoint directement ce que je développe dans LE MENTAL EN ULTRAMARATHON : RÉGULER PLUTÔT QUE FORCER, où j’explique que le mental sert avant tout à stabiliser l’expérience.
L’ennui devient alors un terrain d’entraînement. Il permet de travailler la capacité à rester centré, à ne pas se disperser, à ne pas ajouter de tension inutile.
L’ennui comme compétence mentale
À mesure que l’expérience s’accumule, l’ennui en ultramarathon cesse d’être un problème. Il devient une compétence. Une compétence discrète, mais précieuse. Celle de pouvoir rester dans une situation sans chercher à la transformer immédiatement.
Cette capacité dépasse largement le cadre sportif. Elle touche à la manière dont on gère les moments creux, les périodes de transition, les phases où rien de spectaculaire ne se produit. En fait, elle rejoint, d’une certaine manière, les mécanismes que l’on retrouve dans la procrastination, lorsque l’on cherche à éviter une tâche simplement parce qu’elle manque de stimulation.
Retenez ceci durant les coups de moins bien : Apprendre à rester avec l’ennui, c’est aussi apprendre à rester avec soi.

Lien avec ma vision de l’ultramarathon
Cet article s’inscrit directement dans MA VISION DE L’ULTRAMARATHON, où j’explique que l’effort long est un espace de vérité intérieure. L’ennui en est une composante essentielle. Il participe à cette mise à nu progressive qui caractérise l’ultra.
Il est également lié à la question du sens, abordée dans Quand le sens devient plus important que la performance en ultramarathon. Lorsque le sens est clair, l’ennui devient plus facile à traverser. Lorsqu’il est flou, il devient plus lourd. Ainsi, l’ennui ne doit pas être éliminé. Il doit être intégré.
Habiter le vide plutôt que le fuir
L’ennui en ultramarathon ne disparaîtra jamais complètement. Il fait partie de l’expérience et accompagne la durée, la répétition et la lenteur. Chercher à l’éviter revient souvent à ajouter une couche de complexité inutile à un effort déjà exigeant.
À l’inverse, apprendre à l’habiter transforme profondément la manière de courir. L’expérience devient plus stable, plus simple, plus cohérente. Le mental se détend et le corps suit.
Courir longtemps, finalement, ne consiste pas seulement à avancer. Cela consiste aussi à accepter les moments où il ne se passe presque rien, et à découvrir que, dans ces moments-là, il se passe souvent l’essentiel.
Si vous êtes coureur ou coureuse de marathon ou d’ultramarathon et que vous souhaitez mieux comprendre votre fonctionnement mental dans l’effort long, j’accompagne des profils engagés qui veulent renforcer leur stabilité intérieure, clarifier leur rapport à l’effort et retrouver une forme de calme dans la durée.
Vous pouvez me contacter pour échanger autour de votre pratique et de vos objectifs.





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