SION SANETSCH EN COURSE À PIED : 55 KM ALLER-RETOUR
Samedi 5 septembre 2026, je suis retourné sur une route que je connais depuis longtemps, mais que je n’avais plus parcourue ainsi depuis plusieurs années : Sion, col du Sanetsch, Sion. Une petite trotte de 55 kilomètres, avec un peu plus de 2 000 mètres de dénivelé positif et, forcément, autant à redescendre.
Sur le papier, je savais que ce ne serait pas une promenade. Dans mes souvenirs, pourtant, certains passages étaient nettement moins costauds. La mémoire du coureur possède parfois cette formidable capacité à gommer ce qui fait mal et à ne conserver, quelques années plus tard, qu’une impression globale beaucoup plus sympathique que la réalité.
Le départ était fixé à 8 heures depuis la place des Potences à Sion. Direction Pont-de-la-Morge, puis Vuisse, Chandolin et enfin le col du Sanetsch. De Sion au sommet, mon GPS affichera 27,4 kilomètres. Avec le retour par le même itinéraire, la journée allait donc tourner autour des 55 kilomètres, entièrement sur route, avec plus de 2 000 mètres de dénivelé positif à l’aller et autant de négatif au retour.
Dit comme cela, c’est assez simple : on monte, puis on redescend. Dans la réalité, les quadriceps ont une lecture légèrement différente de la situation.
Pour cette sortie, j’avais chaussé les Mount To Coast C1, avec lesquelles j’ai parcouru l’intégralité des 55 kilomètres. Sur une journée aussi longue, et surtout avec une descente de plus de 2 000 mètres de dénivelé négatif, les chaussures font évidemment partie des éléments importants à prendre en compte. Mais avant de penser à la descente, encore fallait-il arriver là-haut.

Sion – Vuisse : entrer tranquillement dans la journée
Les premiers kilomètres entre Sion et Vuisse m’ont permis de m’échauffer sans chercher à faire quoi que ce soit de particulier. Sur ce genre de sortie, je trouve toujours intéressant de ne pas se laisser embarquer trop tôt par de bonnes sensations ou par l’envie de courir davantage qu’il ne faudrait. Il y aura largement assez de temps et de kilomètres pour se fatiguer ensuite.
Les jambes tournent, la respiration se met en place et la température est parfaite. Durant toute la montée, elle oscillera entre 11 et 15 degrés, ce qui est presque idéal pour moi. Pas besoin de lutter contre la chaleur, pas de froid non plus, juste les conditions qu’il faut pour avancer confortablement et laisser le corps entrer progressivement dans l’effort.
À partir de Vuisse, les choses deviennent plus intéressantes. La montée vers Chandolin est plutôt joueuse, avec une route qui commence sérieusement à grimper. Il est assez facile d’y laisser quelques cartouches si l’on décide de monter avec trop d’enthousiasme. Les jambes chauffent vite et le cardio peut monter dans le rouge si l’on ne se maîtrise pas.
Cette fois, pourtant, j’ai eu de très bonnes sensations sur cette portion. C’est même probablement l’une des fois où j’ai le mieux couru entre Vuisse et Chandolin. Je me sentais bien, avec de l’énergie, de l’envie et un mental disponible. Il restait encore beaucoup de travail, mais la machine fonctionnait comme je l’espérais.
À la sortie de Chandolin, une petite descente permet de relâcher les jambes pendant quelques instants. Une sorte de respiration avant d’attaquer réellement la partie la plus exigeante du parcours.
Après Chandolin, le Sanetsch rappelle qui commande
Je connaissais évidemment cette route. Du moins, je pensais la connaître.
Cela faisait plusieurs années que je n’étais pas remonté au Sanetsch de cette manière et j’avais oublié à quel point certains passages pouvaient être costauds. L’ascension représente pratiquement une vingtaine de kilomètres et, à mesure que l’on avance, la pente finit forcément par faire son travail.
J’ai donc commencé à alterner course et marche. Sur ce type de parcours, cela ne me pose aucun problème. Marcher fait partie de la stratégie et non d’un quelconque renoncement. Il s’agit d’avancer, de gérer l’effort et de ne pas transformer inutilement certaines portions très pentues en combat contre soi-même.
Courir lorsque cela vaut la peine de courir, marcher lorsqu’il devient plus intelligent de marcher, puis repartir dès que le terrain le permet : en ultramarathon et dans les efforts longs, cette capacité à changer de rythme sans avoir l’impression d’échouer me paraît essentielle. Une journée de plusieurs heures ne se joue pas sur cinquante mètres de pente. Elle se construit sur l’ensemble du parcours.
C’est d’ailleurs l’un des aspects que j’apprécie dans ce type d’effort. On cesse progressivement de vouloir imposer un rythme au terrain et on commence davantage à composer avec lui. La route décide parfois à votre place et il devient plus pertinent de l’écouter que de chercher à lui résister.
Des quadriceps qui commencent à parler
Si mentalement tout allait parfaitement bien, musculairement j’aurais aimé posséder des quadriceps un peu plus solides. Les premières douleurs sont apparues après environ 2 h 15 à 2 h 30 de course. Rien d’inquiétant, mais suffisamment pour comprendre que les kilomètres suivants allaient demander un peu plus de travail.
Les quadriceps et les ischio-jambiers commençaient à être sérieusement sollicités par cette montée quasiment continue. C’est d’ailleurs l’un des enseignements que je garde de cette journée : le mental était là, l’énergie également, la motivation aussi, mais il me manque encore de la solidité musculaire pour être plus confortable sur ce type d’effort.
Je ne vois pas cela comme une mauvaise nouvelle. Au contraire, une sortie de ce genre sert aussi à faire apparaître clairement ce qui mérite d’être renforcé dans l’entraînement. Je préfère terminer en sachant précisément où se trouve ma marge de progression plutôt que de rentrer avec une impression vague.
Et puis nous étions venus chercher un chantier. Nous l’avons trouvé.

Après le dernier tunnel, la route n’en finit plus
Il y a aussi ce moment où la mémoire vous joue un mauvais tour. Je me souvenais du dernier tunnel, mais beaucoup moins bien de ce qu’il y avait après. Dans ma tête, une fois ce passage franchi, l’arrivée au Sanetsch devait être assez proche. Eh bien non.
La route semble alors devenir interminable. On avance en ayant le sentiment d’approcher, puis on continue encore. Une portion, puis une autre, avec cette sensation curieuse que le col devrait apparaître alors qu’il reste toujours un peu de route.
C’est amusant après coup, beaucoup moins sur le moment. Cela fait aussi partie de ce que j’aime dans les longues sorties : la perception de la distance change complètement avec la fatigue. Un kilomètre n’est plus vraiment un kilomètre. Cent mètres peuvent parfois sembler étonnamment longs et, à d’autres moments, plusieurs kilomètres passent presque sans que l’on s’en aperçoive.
Finalement, le col arrive. 27,4 kilomètres depuis Sion, plus de 2 000 mètres grimpés, et une excellente nouvelle : il faut maintenant tout redescendre.
La montée entame les jambes, la descente les termine
J’aime assez résumer cette journée de cette manière : la montée a bien entamé les quadriceps et les ischios, la descente s’est occupée de les finir.
Parce que 2 000 mètres de dénivelé négatif, ce n’est évidemment pas de la récupération. La descente impose un autre travail musculaire. Les impacts se répètent, les quadriceps encaissent et chaque kilomètre ajoute sa petite contribution à la fatigue générale.
Lorsque les jambes ont déjà plusieurs heures de course derrière elles, les sensations changent rapidement. C’est aussi pour cela que je tenais à faire cette sortie. Dans la perspective de mes prochains objectifs en ultramarathon, ces heures passées sur les jambes ont beaucoup plus de valeur pour moi qu’une recherche de vitesse ou de chrono sur un tel parcours.
Il faut apprendre à continuer lorsque les muscles deviennent douloureux, observer comment le corps réagit, rester suffisamment lucide pour distinguer la fatigue normale d’un signal qui imposerait de lever le pied et surtout conserver l’envie d’avancer.
De ce côté-là, aucun problème. Mentalement, j’étais vraiment au top, avec une belle énergie et une motivation intacte pour continuer à m’amuser dans ce chantier.
Manger, boire et continuer à avancer
Sur une sortie de plus de huit heures, le ravitaillement prend évidemment une place importante. J’ai bu principalement de la boisson isotonique et de l’eau, avec également un peu de Red Bull, puis un Coca pendant la descente.
Côté alimentation, j’ai surtout consommé des pâtes de fruits énergétiques et des pâtes d’amande. J’avais également prévu un gel qui, disons-le, est passé comme il pouvait. Nous allons rester diplomates. J’ai aussi mangé une pomme qui m’a finalement fait beaucoup de bien.
Sur les efforts longs, j’apprécie de pouvoir sortir par moments des produits spécifiquement conçus pour le sport et retrouver quelque chose de simple, avec une texture et un goût différents. L’alimentation reste toujours une expérience très personnelle en ultramarathon. Ce qui passe parfaitement pendant plusieurs heures peut soudain devenir beaucoup moins attirant. Les goûts changent, l’estomac donne son avis et il faut être capable de s’adapter.
Cette fois, l’ensemble a plutôt bien fonctionné.

Isa, le vélo électrique et une batterie qui avait son propre plan
Isa m’accompagnait à vélo électrique avec une partie du ravitaillement, notamment de l’eau et de l’alimentation. Nous avions un doute avant le départ sur l’autonomie de la batterie. Le doute était justifié.
À quelques kilomètres du sommet, la batterie du VTT nous a abandonnés. Et lorsqu’une batterie de vélo électrique décide que sa journée est terminée au beau milieu d’une montée vers le Sanetsch, le concept même de vélo électrique perd soudainement une partie importante de son intérêt.
Isa a donc pris la décision de me laisser terminer seul la montée jusqu’au col.
Au-delà de cette petite aventure énergétique, sa présence a été extrêmement importante pendant toute la journée. Accompagner quelqu’un sur un effort long ne consiste pas simplement à rouler à côté de lui avec quelques bouteilles et de la nourriture. Il faut savoir être présent, mais aussi savoir laisser de l’espace.
Au fil des années, Isa connaît mes réactions. Elle sait quand me parler, quand m’encourager, quand échanger quelques mots et, surtout, quand il vaut mieux ne pas me parler. Sur les longues distances, cela compte énormément.
Il existe des moments où une présence fait du bien sans qu’elle ait besoin de remplir l’espace. Chacun avance, chacun vit l’effort à sa manière et l’accompagnateur respecte ce besoin de rester parfois dans sa bulle.
Isa sait très bien le faire. Elle a été une super accompagnatrice durant ces 8 h 30 de petite trotte sur les routes des Alpes valaisannes et sa présence a participé pleinement au plaisir de cette journée.
Le coup de chaud en revenant vers Sion
Si les températures avaient été parfaites durant toute la montée, les conditions ont changé en redescendant dans l’après-midi. À environ cinq ou six kilomètres de l’arrivée, en revenant vers Sion, j’ai pris un coup de chaud qui m’a mis à mal.
Après autant d’heures d’effort et avec les jambes déjà bien travaillées par la montée puis la longue descente, le corps possède moins de marge pour gérer une difficulté supplémentaire. Ces derniers kilomètres ont donc été moins confortables.
C’est aussi dans ces moments-là que l’expérience des longues distances revient naturellement. Il ne sert à rien de dramatiser. On ralentit si nécessaire, on boit, on laisse passer le mauvais moment et on continue d’avancer.
Après 55 kilomètres, un peu plus de 2 000 mètres de montée, autant de descente et environ 8 h 30 passées sur les routes, retour à Sion.
Était-ce facile ? Non. Et tant mieux.
Non, cette sortie n’a pas été facile, et ce n’était d’ailleurs pas ce que je recherchais.
J’aurais aimé avoir des quadriceps plus forts et retarder davantage l’apparition des premières douleurs musculaires. Il reste clairement du travail de ce côté-là. En revanche, j’ai beaucoup apprécié mon état mental pendant toute cette journée.
Pas de grosse baisse de motivation ni de difficulté particulière à rester engagé dans l’effort. J’étais simplement là pour courir, marcher lorsque la pente l’imposait, manger, boire, profiter du paysage, gérer les jambes et continuer.
Il y avait quelque chose de très agréable dans cette manière de retrouver un parcours que je n’avais plus fait depuis plusieurs années. Je connaissais la route et, en même temps, je la redécouvrais. J’avais oublié certaines pentes, la longueur de certains passages, mais aussi à quel point cette route permet de vivre une vraie journée d’endurance sans avoir besoin de partir très loin de Sion.
Cinquante-cinq kilomètres, plus de 4 000 mètres de dénivelé cumulé, des jambes bien entamées, quelques produits énergétiques, un gel moyennement coopératif, une batterie de vélo qui décide de prendre sa retraite avant le sommet, un coup de chaud pour terminer et, malgré tout cela, beaucoup de plaisir.
Cela faisait plusieurs années que je ne m’étais pas amusé sur ce parcours. Alors forcément, une petite idée commence déjà à se promener quelque part dans ma tête.
Et si j’y retournais en 2027 ?











