UNE NOUVELLE NAISSANCE À CHAQUE ULTRAMARATHON

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Une nouvelle naissance à chaque ultramarathon

L’ultramarathon est souvent présenté comme un défi. Les magazines parlent de kilomètres, les réseaux sociaux montrent des lignes d’arrivée, les récits évoquent la douleur, le courage ou les classements. Pourtant, après toutes ces années passées sur les routes, je crois que l’essentiel se joue ailleurs. L’ultramarathon ne m’a jamais appris à souffrir davantage. Il ne m’a jamais appris à être un héros. En revanche, il m’a offert quelque chose de beaucoup plus précieux : la possibilité de naître à nouveau.

Cette phrase peut vous sembler étrange. Pourtant, c’est celle qui traduit le mieux ce que je ressens lorsque je termine une longue traversée. À chaque ultramarathon, quelque chose s’achève, mais quelque chose recommence également. Je ne franchis pas seulement une ligne d’arrivée. Je quitte une version de moi-même pour en découvrir une autre. Pas un homme différent mais un homme un peu plus dévoilé.

Je me méfie des discours qui prétendent que les longues distances forgent le caractère. Je ne suis pas certain que ce soit aussi simple. Avec le recul, je crois plutôt que l’ultramarathon agit comme une rivière qui emporte progressivement ce qui était superficiel. Il ne fabrique pas une personnalité nouvelle, non, il retire les couches inutiles. L’ultra enlève les certitudes trop rigides, les faux-semblants, les illusions que nous entretenons parfois sur nous-mêmes. Peu à peu, il laisse apparaître une matière plus brute, plus simple, plus sincère.

C’est probablement pour cette raison que je continue à courir aussi longtemps. Je ne cherche plus depuis longtemps à vérifier ce que je suis capable de faire. Je cherche à comprendre un peu mieux qui je suis lorsque plus rien ne vient distraire mon esprit.

Lorsque la fatigue fait tomber les masques

Il existe un moment particulier dans chaque ultramarathon. Il ne survient jamais exactement au même kilomètre. Il dépend de la météo, de la préparation, de la forme du jour. Pourtant, je finis toujours par le reconnaître. C’est l’instant où la fatigue devient suffisamment profonde pour rendre inutile toute tentative de jouer un rôle.

Au quotidien, nous sommes capables de contrôler notre image. Nous choisissons nos mots, nous adaptons nos attitudes, nous répondons aux attentes de notre environnement. Nous construisons, souvent sans nous en rendre compte, une version sociale de nous-mêmes. Elle n’est pas forcément fausse. Elle est simplement incomplète.

Dans un ultramarathon, cette construction devient de plus en plus difficile à maintenir. Les heures passent et les réserves diminuent. Au fur et à mesure, le cerveau simplifie son fonctionnement. Ce qui relevait autrefois du contrôle devient secondaire. Peu à peu, quelque chose de plus instinctif prend le relais. Pour moi, c’est là que l’ultra devient fascinant.

Je pense sincèrement qu’il est presque impossible de tricher avec soi-même pendant 200 kilomètres. On peut se mentir quelques minutes. On peut se convaincre que tout va bien et on peut faire semblant devant les autres. Mais, lorsque la nuit tombe, que les jambes deviennent lourdes et que le silence reprend sa place, il ne reste plus grand monde à impressionner. À ce moment-là, il reste simplement un être humain en mouvement.

Et cet être humain est souvent beaucoup plus intéressant que le personnage qu’il croyait devoir incarner.

L’ultra est brut, animal, volcanique, vrai

Si je devais résumer ce que représente l’ultramarathon en quelques mots, je dirais sans hésiter qu’il est brut, animal, volcanique, vrai.

Brut, parce qu’il enlève les artifices. Voire brutal quand il vient nous chercher au plus profond de nous.

Animal, parce qu’il nous ramène à quelque chose de profondément instinctif. Après plusieurs dizaines d’heures d’effort, je ne réfléchis plus comme je réfléchis dans mon bureau. Mon corps reprend une place que notre quotidien moderne lui refuse souvent. Je bois lorsque j’ai soif. Je mange lorsque j’en ai besoin. Je marche lorsque courir n’a plus de sens. Je redeviens un être vivant avant d’être un homme pressé.

Volcanique, parce que tout y est amplifié. Les émotions montent sans prévenir. Une chanson entendue au loin peut provoquer des larmes. Un lever de soleil suffit à redonner une énergie inattendue. À l’inverse, une douleur anodine peut parfois envahir tout le paysage intérieur. Rien n’est tiède dans un ultra. Tout semble plus intense parce que les protections habituelles se sont fissurées.

Et puis il est vrai ! C’est probablement le mot auquel je tiens le plus. L’ultramarathon ne négocie pas avec la réalité. Il ne distribue ni récompenses ni punitions. Il montre simplement ce qui est présent : nos failles, nos ressources et nos impatiences. Notre ténacité, notre besoin de contrôle, notre capacité à accepter et notre manière de nous parler lorsque personne ne nous écoute.

Au fond, l’ultra n’invente rien, il dévoile.

Une nouvelle naissance à chaque ultramarathon

Derrière les pleurs, derrière la douleur, il existe encore de la vie

J’ai pleuré en courant, j’ai douté et j’ai parfois eu envie que tout s’arrête.

Et pourtant, avec les années, j’ai découvert une chose qui dépasse largement le cadre sportif : derrière les pleurs, derrière la douleur et derrière l’impression d’être arrivé au bout de soi-même, il existe souvent un territoire que nous ne connaissions pas encore.

Je n’aime plus l’expression « dépasser ses limites ». Elle suggère que l’être humain devrait sans cesse repousser une frontière. Mon expérience est différente. Je crois davantage que certaines limites ne sont pas des murs. Elles ressemblent plus à des portes.

Nous passons beaucoup de temps à les regarder de loin. Nous imaginons ce qu’il y a derrière. Puis, un jour, la vie ou un ultramarathon nous oblige à les franchir. Nous découvrons alors non pas une version extraordinaire de nous-mêmes, mais des ressources que nous n’avions jamais eu l’occasion de solliciter.

La ténacité en fait partie ainsi que la patience.

Je ne suis pas né patient. L’ultramarathon m’a obligé à apprendre cette compétence. Sur route, les kilomètres ne défilent pas comme dans les récits romancés. Ils s’additionnent lentement. Les grandes lignes droites ne promettent aucun sommet spectaculaire. Elles demandent simplement de continuer. Cette patience ne m’a pas seulement aidé à courir plus loin. Elle a changé ma manière de vivre.

Mon temple lové dans mon inconscient

Il m’arrive souvent, au cours d’un ultramarathon, de glisser dans un état très particulier. Je ne saurais pas dire exactement à quel moment il apparaît. Il ne dépend ni du kilométrage, ni de la météo, ni même de mon état de fatigue. Il survient simplement, comme si le bruit du monde diminuait progressivement pour laisser la place à quelque chose de plus profond.

Je parle parfois d’une légère transe. Le mot peut surprendre, mais c’est celui qui s’en approche le plus. Mon esprit cesse de s’accrocher à tout ce qui l’agite habituellement. Les préoccupations du quotidien s’éloignent. Les échéances, les responsabilités, les contrariétés, tout cela perd soudainement de son importance.

Je ne cours plus seulement dans un paysage. Je rentre dans un autre espace. J’aime dire que je rejoins mon temple.

Ce temple n’est pas un lieu. Il ne possède ni murs ni toit. Il ne ressemble à aucun bâtiment. Il existe uniquement parce que le mouvement finit par ouvrir une porte intérieure que je suis pratiquement incapable de trouver autrement (sauf sous hypnose).

Dans ces moments-là, je décroche du monde pour retrouver le contact avec mon corps, mon esprit, mes émotions et une forme de spiritualité qui ne dépend d’aucune religion. Je me sens simplement vivant. Intensément vivant.

Je crois que beaucoup de coureurs connaissent ces instants sans toujours parvenir à les décrire. Ils parlent de flow, d’état de grâce ou de bulle. Peu importe le mot. L’essentiel est ailleurs. Pendant quelques minutes ou parfois plusieurs heures, nous cessons de courir après quelque chose. Nous sommes simplement en train d’être.

Et, paradoxalement, c’est souvent à cet instant que je me sens le plus proche de moi-même.

Une nouvelle naissance à chaque ultramarathon

Tour de Suisse : la descente vers Airolo

Je garde un souvenir très fort de mon Tour de Suisse en courant. Je descendais vers Airolo, dans le Tessin, après avoir passé le col du Saint-Gothard. J’étais seul sur la route, avec les kilomètres des jours précédents dans les jambes,. Je ressentais cette fatigue profonde qui ne fait pas forcément mal à un endroit précis, mais qui finit par occuper tout le corps. Et, pourtant, dans cette descente, quelque chose s’est ouvert.

Je me souviens que je me suis mis à courir les bras en croix, sans réfléchir, comme si mon corps avait besoin de faire ce geste-là. Pas pour célébrer une victoire, ni pour faire joli. Pas parce que quelqu’un me regardait, non, simplement, à ce moment précis, j’ai pris conscience de ce que j’étais en train de vivre. J’étais en train de faire le Tour de Suisse en courant. J’étais dedans, vraiment dedans. Et cette pensée m’a bouleversé.

Je courais avec les yeux remplis de larmes.

Ce n’était pas une tristesse, ni une joie. C’était plutôt une émotion immense, presque trop grande pour mon corps. Comme si tout ce que j’avais porté jusque-là, les doutes, les entraînements, les peurs, les jours de fatigue, les encouragements, les moments de solitude, se rejoignait soudain dans cette descente vers le Tessin.

Je crois que c’est l’un des moments où je me suis senti le plus vivant.

Il n’y avait rien à prouver. Plus rien à expliquer. Je n’étais pas en train de me dire que j’étais fort, courageux ou capable. Je sentais seulement que j’étais à ma place, là, sur cette route, dans ce corps fatigué, avec ces larmes qui montaient et cette impression étrange que la vie me traversait sans demander la permission.

Aujourd’hui encore, lorsque je repense à cette scène, je ne vois pas seulement un coureur qui descend vers Airolo. Je vois un homme qui comprend, presque d’un coup, que certains rêves ne deviennent réels qu’au moment où l’on accepte de les habiter pleinement.

C’est peut-être cela, finalement, une nouvelle naissance à chaque ultramarathon. Ce n’est pas devenir quelqu’un d’autre. C’est sentir, parfois en pleine fatigue, parfois avec les yeux mouillés, que l’on est en train de rejoindre une partie de soi qui attendait depuis longtemps.

Avec le recul, je comprends que ce moment n’aurait jamais existé si j’avais continué à considérer le temps comme un adversaire. C’est précisément ce changement de regard que je développe dans « Ultramarathon et rapport au temps : apprendre à durer ».

L’ultramarathon révèle aussi ce que nous aimerions cacher

Il serait pourtant faux de croire que l’ultramarathon ne révèle que de belles choses. Nous aimons raconter les ressources découvertes, la force mentale retrouvée ou les émotions positives qui accompagnent une arrivée. Cependant, l’ultra montre également des aspects de nous-mêmes que nous préférerions parfois ignorer.

Il révèle notre impatience lorsque tout devient plus lent que prévu. Mais aussi notre orgueil lorsque nous refusons d’adapter notre allure. Ou notre besoin de contrôle lorsque la course ne se déroule pas comme nous l’avions imaginée. Il révèle notre peur lorsque l’abandon devient une possibilité réelle. Ou encore notre dialogue intérieur. Celui que personne n’entend. Celui qui nous encourage ou qui nous détruit. Celui qui nous traite parfois avec une dureté que nous n’accepterions jamais envers un ami.

Pendant longtemps, j’ai cru que ces moments traduisaient une faiblesse. Aujourd’hui, je les considère autrement. Ils sont des informations et me montrent où je peux encore grandir. Ils m’indiquent les endroits où je manque de souplesse, où je résiste inutilement, où je cherche encore à contrôler ce qui ne dépend pas de moi.

L’ultra-endurance ne distribue pas des leçons. Elle tend simplement un miroir et libre à chacun d’accepter ce qu’il y découvre.

Chaque arrivée ressemble davantage à un commencement

Lorsque je franchis une ligne d’arrivée, je ressens bien sûr de la joie. Il y a le soulagement, la satisfaction d’avoir mené le projet jusqu’au bout et parfois une profonde émotion. Pourtant, ces sentiments ne durent jamais très longtemps.

Très vite, une autre sensation prend leur place.

Je ne me dis pas : « J’ai réussi. » Je me demande plutôt : « Qu’est-ce que cette aventure m’a appris ? »

Avec le temps, j’ai compris que la véritable ligne d’arrivée ne se trouvait pas au bout du parcours. Elle apparaît plusieurs jours plus tard, parfois plusieurs semaines après la course, lorsque je commence à observer ce qui a changé dans ma manière de regarder la vie.

Je suis souvent plus calme, plus patient et plus tolérant envers les imprévus.

Certaines inquiétudes qui occupaient tout l’espace avant le départ ont perdu de leur importance. Elles n’ont pas disparu, elles ont simplement retrouvé leur juste place.

Voilà pourquoi je parle de renaissance, pas parce qu’un ultramarathon transformerait miraculeusement un être humain, mais parce qu’il modifie subtilement notre regard.

Il nous oblige à revisiter certaines certitudes et nous rappelle que nous sommes capables de traverser davantage que nous l’imaginions. Et, surtout, il nous réconcilie parfois avec une partie de nous-mêmes que nous avions laissée de côté.

Pourquoi cela rejoint mon métier

Il m’arrive souvent de sourire lorsque je repense à mon parcours. Pendant longtemps, j’ai cru que la course à pied et mon métier d’accompagnant étaient deux univers distincts. Aujourd’hui, je suis persuadé du contraire.

Les personnes qui viennent me consulter ne préparent pas un ultramarathon. Pourtant, elles vivent souvent une expérience qui lui ressemble.

Elles arrivent à un moment de leur vie où leur manière habituelle d’avancer ne fonctionne plus. Elles ressentent une fatigue, un doute, une perte de sens ou une difficulté à franchir une étape importante. Elles cherchent des réponses, alors que, bien souvent, elles ont surtout besoin d’enlever quelques couches devenues inutiles.

Comme dans un ultra, il ne s’agit pas de devenir quelqu’un d’autre. Il s’agit de retrouver ce qui était déjà là.

C’est probablement ce que l’ultramarathon m’a appris de plus précieux. Derrière les stratégies, les protections, les peurs et les habitudes, il existe une partie de nous qui n’a pas disparu. Elle attend simplement que le tumulte se calme pour reprendre sa place.

Une nouvelle naissance à chaque ultramarathon

Une nouvelle naissance à chaque ultramarathon

Lorsque je regarde mon parcours, je ne vois pas uniquement des centaines de kilomètres, des projets parfois un peu fous ou des lignes d’arrivée. Je vois surtout une succession de rencontres avec moi-même. Certaines ont été lumineuses et d’autres beaucoup plus inconfortables. En tout cas, toutes m’ont aidé à mieux comprendre l’homme que je suis devenu.

Je continue de croire que l’ultramarathon est bien davantage qu’un sport. Il est une école de patience, une école d’humilité, une école d’écoute. Il ne nous promet pas une vie plus facile. Il nous invite simplement à la vivre avec davantage de vérité.

Au fond, un ultramarathon ne sert pas à devenir quelqu’un de plus fort. Il sert à mieux se comprendre, à retrouver ce qu’il y a de plus puissant en nous et il sert à nous dévoiler.

Et, si je continue à prendre le départ de ces longues aventures, ce n’est plus pour vérifier jusqu’où mes jambes peuvent me porter. C’est parce que je sais qu’au détour d’une route, d’une nuit ou d’un silence, une nouvelle rencontre m’attend. Peut-être que la plus importante de toutes est celle que je fais avec moi-même.

Si ces réflexions vous parlent, je vous invite à parcourir les autres articles consacrés à ma vision de l’ultramarathon. Ensemble, ils dessinent une même conviction : courir longtemps n’est pas seulement une aventure sportive. C’est aussi une manière de mieux comprendre l’être humain.